L'art délicat du mensonge
Comme je le disais dans mon précédent billet, je suis passionné par la psychologie appliquée et la manipulation en général. Dans ce cadre, j'aimerais discuter un peu du mensonge. Je n'aborderai ni la question de la moralité de celui ci, ni la classification des différents types de mensonges, l'entrée sur wikipédia le fait très bien. Ainsi, l'objet de mon propos est d'exposer un certain nombre de techniques simples pour aider le menteur en herbe.
Avant toute chose, rappelons que la notion de mensonge est floue, prenons par exemple un individu qui dit que la terre est cubique. S'il sait que ce n'est pas le cas, nous sommes en présence d'un menteur, mais s'il est lui même convaincu de la véracité de ce qu'il raconte, il ne l'est plus. On peut pousser l'argument plus loin, concernant les événements invérifiables. Supposons qu'on enferme un individu dans une pièce complètement fermée, opaque et insonorisée. Une heure plus tard, à sa sortie, celui ci déclare qu'il est resté assis et n'a rien fait d'intéressant : peu importe que ceci soit vrai ou faux, c'est invérifiable, il aurait très bien pu danser la gigue ou faire le poirier, dans le souvenir des gens qui ont assisté à l'expérience, il n'a rien fait de spécial. Ceci est la première chose à savoir pour un bon menteur : la réalité n'existe pas, elle est capturée de manière subjective dans la mémoire des témoinsa.
Ceci étant posé, je peux donc exposer la règle de base d'un bon mensonge : être convaincu de dire la vérité. Avant de mentir au sujet de quelque chose, il faut s'en forger le souvenir. Une astuce très utile à connaître pour exposer un menteur qui vient de vous raconter une soirée factice est de lui demander de la raconter à l'envers, ou de la reprendre à un moment en particulier : le mensonge est quelque chose de purement linéaire, alors que le souvenir ne l'est pas. Inutile de le cacher, on a tous une histoire comme ça : un mensonge qu'on a répété encore et encore et qui au final est devenu un véritable souvenir.
Quand j'étais môme, j'avais une Game Boy, j'avais d'ailleurs bataillé ferme pour l'avoir, mes parents ne croyaient pas en les vertus des jeux vidéos, ce qui s'est traduit chez moi par un attrait très relatif à la chose vidéo-ludique. J'avais donc une Game Boy, et aussi une épée en plastique. Un jour que je me prenais pour une réincarnation de Surcouf ou Jean Bartb et que je bataillais ferme contre de chimériques pirates j'ai malencontreusement asséné un coup à l'innocente console, décimant la population de cristaux liquides.
En guise de butin, j'avais un écran taché de noir. Tout honteux que j'étais, il ne m'est pas venu à l'esprit d'avouer mon forfait et, petit forban que j'étais, j'entrepris d'inventer une historiette qui me semblait plausible alors. Les faits étaient les suivants : ayant un lit en hauteur, l'objet du délit avait tenté une expérience de vol plané, sans en avertir son propriétaire et était tombée, écran en premier, sur le coin de mon bureau. Avec moult larmes, le mensonge passa. Le fait est que de nos jours, lorsque je me remémore mon passé de piraterie, l'épisode qui se présente à ma mémoire est celui que j'avais fabriqué de toute pièces : il me faut un effort conscient pour me souvenir de ce qui s'est réellement passé.
Ce qu'explicite cette anecdote pittoresque, c'est le phénomène naturel d'intégration d'un mensonge à la mémoire, en tant que souvenir. Il faut donc tendre à cet idéal pour rendre un mensonge crédible. Après tout, les acteurs — les plus grands menteurs — ne disent-ils pas qu'ils doivent se mettre dans la peau du personnage ?
Ceci étant posé, il y a par ailleurs un certain nombre de règles qu'il est judicieux de suivre pour être un bon menteur. La première, et de loin la plus importante, est de ne pas se faire attraper, donc d'éviter les mensonges cons. Non, personne ne croira Jean-Eudes — le binoclard du service compta – quand il viendra se vanter d'avoir couché avec Olga et Hilda, les deux pulpeuses stagiaires suédoises, dans une montgolfière au dessus d'un volcan en éruption. Ou alors, c'est que ses interlocuteurs sont profondément cons, mais comme ceci n'est pas toujours une information disponible a priori, autant supposer que l'on a un troupeau de Paul Ekman en face de soi.
Par ailleurs, un bon mensonge n'est jamais totalement faux. Un bon mensonge est un savant mélange de vérité et d'invention. L'été dernier, je suis allé à une soirée déguisée, en Belgique, et nous avons naturellement fait un after le lendemain. Nous étions donc dans un bar, avec entre autres deux ou trois personnes portant des tenues paramilitaires et des insignes médicales — un bête déguisement d'infirmier militaire, dans la veine M*A*S*H — lorsque nous avons été abordés par un individu qui est venu les interroger sur l'armée. Ne résistant pas à l'appel d'une comédie rondement menée, j'ai mis mon brassard croix rouge sur le bras, je suis allé les rejoindre et je me suis rapidement intégré à la conversation.
Nous étions sensé être des médecins militaires, en séminaire à Bruxelles pour quelque jours, alors j'ai évoqué la mort tragique des soldats français en Afghanistan et la pseudo-commémoration à laquelle nous avions assisté le matin même, avant que l'un de mes comparses parte sur une description technique de blocs opératoires mobiles parachutés dans les zones de conflit. Nous avions par ailleurs un avantage, un de nos potes qui était présent à la soirée avait été dans la marine pendant quelques années, alors j'ai naturellement parlé de lui et raconté quelques unes des anecdotes dont il m'avait parlé. Il a ensuite suffit de lui lancer un au fait, ton histoire de … elle se termine comment déjà ? et lui d'enchaîner, tout naturellement. La victime ne pouvait faire autrement que de nous croire, et nous a quitté en nous disant que nous faisions un rude métier et qu'il nous admirait énormément, etc.
Le propos ici n'est pas tant la farce en elle même que nous avons monté que la technique que nous avons utilisé. Tout d'abord, se renvoyer en permanence la balle permet de donner une impression de continuité et crédibilise l'histoire. Ensuite, faire référence à des événements réels ancre le mensonge dans le vrai et par un simple effet de proximité celui ci passe pour vrai, et pour finir, faire appel à des vrais souvenirs permet d'interroger quelqu'un d'extérieur, qui ne peux pas être au courant de l'entourloupe, parce qu'il n'était pas de la partie avant ce moment là. Au final, tout ceci donne un cachet authentique à l'histoire, pour peu qu'elle soit plausible à l'origine.
La principale difficulté que les gens rencontrent avec le mensonge est due aux tabous qui entourent celui ci : mentir c'est mal. Et fatalement, quelqu'un qui n'en a pas l'habitude sera complètement déstabilisé lorsqu'il s'y essaiera : on a tous un ami qui devient rouge et sue à grosses gouttes lorsqu'il dit qu'il n'a pas mangé le dernier donut. Pour pallier à ça, il faut arriver à relativiser le mensonge, le dédramatiser et il existe un exercice très simple pour y arriver : comme pour beaucoup de choses, l'entraînement. Il suffit de mentir sur des petites choses, de temps en temps, l'air de rien. Ma couleur préférée, le bleu — non, c'est le violet, mais on s'en fout — ma première petite amie s'appelait Sarah — non, pas du tout. En bref, avec un peu d'imagination, on peut arriver à modifier tout un tas de petits détails insignifiants qui aideront l'aspirant mythomane à se sentir plus à l'aise. Pour ma part — et ceci s'adresse au lectorat inquiet à la lecture de ce billet — je pense ne plus avoir besoin de tels exercices, don't worry.
Je terminerai sur une dernière astuce qui peut sembler évidente a priori : avoir des éléments préfabriqués est une commodité qui peut se révéler très utile. Par exemple, avoir un certain nombre de prénoms, de noms de lieux — avec une idée de la géographie locale–, etc. en stock est une bonne idée, ça permet de répondre du tac au tac à des questions à priori imprévisibles, et contribue à ce sentiment d'authenticité. Je ne dis pas qu'il faut mémoriser une liste de noms et de villes, mais pouvoir sortir, sans y réfléchir, un prénom différent de Pierre, Paul ou Jacques est vraiment un plus.
Comme je l'ai dit en introduction, je ne veux pas trop m'attarder sur l'aspect éthique du mensonge mais sur sa pratique. Cependant, je me doute que certaines personnes qui me connaissent risquent de se poser tout un tas de questions à mon sujet en lisant ceci, sur mon honnêteté, ma sincérité et ma probité. A ceux ci, je dirais tout d'abord que ce billet n'est jamais qu'une analyse du mensonge et quelques astuces pour jouer la comédie plus facilement. Savoir endosser un rôle qui n'est pas le sien peut s'avérer très utile et être la bonne chose à faire à certains moments. En bref, ce n'est pas parce que j'ai appris à mentir correctement que je m'en sers n'importe comment : ceux qui font du tir sportif ne fusillent pas des gens dans la rue, que je sache.

One comment
J'ai lu tout ton article, il était vraiment super intéressant !
(l'ai-je vraiment lu en entier ou est-ce un mensonge et j'ai préféré jouer à la xbox? ^^ )