Nirvana Synthétique
Minuit, ou plus, je ne sais plus. La nuit est aussi noire que l’encre qui me coule sur les doigts. Je fouille mes tiroirs poussiéreux, remplis de vides, babioles rapportées de partout, des fils, des tas de fils, je m’emmêle dans une toile d’araignée plastique, mes mains fouinent et creusent. Je suis excavateur, je suis spéléologue de tiroir, je m’enfonce dans un taudis, ma chambre est une favela immense où se côtoient acariens et livres anciens. Enfin, je l’ai, entre mon index et mon pouce, tachés du sperme visqueux de mon stylo plume, trône ma manne, mon graal, mon hostie que je m’apprête à consacrer. Une boulette, achetée à un adulescent goguenard et désabusé des beaux quartiers. Papa est avocat, Maman est DRH dans une grosse boite et fiston deal du shit à la sauvette, ainsi va la vie. Je sors mes feuilles, fébrile, un briquet. Amoureusement je caresse ma drogue de la langue de la flamme, ses effluves me montent au nez, striptease psychotrope qui me fait languir. Alors que dans ma tête mes neurones en manque sont inondés d’un désir de se déconnecter les uns des autres, devant moi s’égrène en petit tas la substance que je gratte. Sablier insensible, mes mains sont réglées, j’effrite. Je tâtonne, je cherche, un paquet de cigarette, ça te salope les poumons, ça t’encrasse la gorge et ça te coûte la peau du cul, c’est anatomiquement malsain, en fait. Je vide le tabac sur le reste, je ne sais plus apprécier son arôme, tout ce qui m’intéresse, c’est d’avoir de quoi m’apporter ma défonce, quand j’aurais plus de clopes je roulerai avec des herbes de provence. J’attrape une feuille, mince lamelle soyeuse, j’ai l’impression de me retrouver en maternelle à faire des pliages, mais je suis vieux et je fume. Je roule mon stick, mon cône, mon joint, mon buzz, mon spliff. A moi le paradis artificiel, le bordel psychotrope, l’Eden factice, le Walhalla synthétique. Je l’allume, il s’embrase, j’aspire, la fumée roule sur ma langue, chaude, attaque ma gorge et me démange, j’embrasse à pleine bouche de la laine de verre. Je balance la tête en arrière, j’expulse la fumée parasite, je suis une de ces usines qui a décimé les phalènes blancs, pauvres petits papillons, mes neurones sont les cobayes d’un darwinisme d’un genre nouveau, l’avant-garde d’une intelligentsia cellulaire rétrograde, le THC commence à faire son effet, des milliers de connexions synaptiques se meurent dans un génocide extatique, sont sacrifiées sur l’autel d’un plaisir masturbatoire et insignifiant. Je vois trouble, le papier se consume en grésillant, la rougeur attirante des braises se rapproche inlassable de mon visage et avec cette chaleur qui vient lécher mon visage de déterré s’annonce la mort de ma dose. J’écrase rapidement ce qu’il en reste et me laisse aller, me voila dans l’antre de la bête, le purgatoire est derrière moi, je pénètre dans l’enfer intérieur, dans la psychose de l’instant, le labyrinthe tortueux de la perception sensorielle, ce que je capte du monde est altéré, ma tête est emplie de phrases contradictoires qui prennent mon cerveau dévasté pour un court de tennis, je bouillonne de l’extérieur, je sens mon corps enfler démesurément en une baudruche qu’un gamin attardé aurait oublié sur la pompe à hélium, obnubilé par la barbe à papa qu’il dévore goulûment en s’en foutant partout, j’explose, je hurle, je crie. Le vide, intersidéral, le néant complet, l’amnésie, le trou noir dans la comptabilité bien rangée de ma vie, je ne sais plus où est parti mon esprit, il vogue dans un brouillard londonien à couper à la machette… J’attrape une bouteille de Coca qui traîne, nue, abandonnée à mes griffes sur mon bureau, croulant sous les assauts désordonnés des papiers volants qui s’y entassent pêle-mêle. Je la débouche et souris naïvement au son chuintant du gaz qui s’échappe, quelle orgasme de me dire que je contribue ainsi à assassiner notre petite planète perdue, je porte tendancieusement le goulot à mes lèvres desséchées et le liquide noir, acide, pétillant, emplit ma bouche que la drogue à rendue difforme de l’intérieur, pâteuse et âpre, et dans une explosion de couleurs une dizaine de milliers de papilles se mettent à pousser leurs cris de félicité à l’unisson, un véritable flash sensoriel qui me subjugue et dure sans interruption, puis il passe dans ma gorge et mes sens altérés, submergés, me renvoient des signes contradictoires, un froid caniculaire, une chaleur bleu pâle, ma glotte pulse en technicolor, je bois par les tempes, je pleure de la cocaïne, j’ai la prostate dans les amygdales, les stimuli vont en crescendo dans mon cerveau délabré. Une expérience mystique à faire pâlir les expériences de camés sous LSD, j’ai des bulles sous mon crâne. Si Robespierre avait arrosé sa pissotière de la liqueur à bulle, je me demande s’il aurait pénétré la fournaise de plaisir dégueulasse à faire rougir le Marquis lui-même dans laquelle il a embourbé notre beau pays, le roi et la reine avec. Si Picasso avait connu le Coca, il aurait peint des trucs qui ressemblent à quelque chose toute sa vie, j’en suis sur. Je me traîne, j’ai encore soif, le sucre m’a mis le feu au corps, il me faut de l’eau, un liquide neutre, une pisse inversible pour remplir ma vessie, un robinet, je le tourne, miracle de notre sociétés que tant veulent pourrie, le breuvage tant convoité me coule dans la bouche, sur mes lèvres, sur mes joues, dans mon cou. Je suis devenu fou, le goût cuivré de la flotte tiédasse m’excite, j’ai des envies de mouillé, d’humide, mon tactile demande à être rassasié, l’eau coule sur mes vêtements, je m’en fous, je fais corps avec le liquide, je deviens liquide, je m’y abandonne. J’atterris miraculeusement sur mon lit, je m’enfonce dans mon cocon, sous ma couette de bonheur pur, un édredon qui m’enserre et m’embrasse, mon oreiller sous ma tête est le meilleur palliatif à ma quête vaine de l’excitation ultime, je sombre dans l’arborescence baroque d’une torpeur abrasive qui décape mes nerfs, j’ai le spinal en lambeaux, je vole. Mon esprit se détache de mon corps secoué de spasmes, je suis une extension d’un univers en perpétuelle involution, un cauchemar panoramique bariolé, une hallucination bucolique. Je vois des choses qui n’existent que dans mon esprit, un Dionysos traînant sa croix qui me vrille des yeux et murmure un « je suis ton père » allégorique. Je flotte au milieu d’arbres-phallus dans un jardin luxuriant qui s’ouvre et se referme licencieusement sur moi. J’entends les couleurs qui agacent mes tympans. Les sons flottent devant mes yeux empourprés par l’offensive coordonnée de ma came dissolue. Je sombre. Mes pensées se troublent, je suis une vieille télé qui se dérègle quand les petits hommes verts tartinent nos antennes paraboliques de leur moutarde exotique, je suis la fréquence instable d’une radio qu’un moutard rachitique tripote amoureusement, je fusionne avec l’univers extravagant qui s’écroule dans un vibrato fanatique. Je coule.