Rebrousse Temps

« Nous sommes réunis en ce jour béni du Seigneur pour assister à l’incorporation de Michel Avon, conformément aux désirs de l’Eternel. Il deviendra le père aimé de Louise Mercueil et Paul Avon et le mari de Cécile Avon. Tous ses amis tiendront à lui et il mènera une vie remarquable, dans la bonté et la charité. Loué soit l’Eternel »

J’attends avec impatience l’incorporation de celui qui sera mon père, je me souviens de mon incorporation, quelle douleur ç’avait été, venir a la vie de cette manière. J’ai devant moi la tombe de mon père, les Croques-Vie sont déjà à l’œuvre, ils ont déplacé la pierre et commencent à creuser, révélant un magnifique cercueil, tout en dorure, j’en viens à me dire que mon père aura une vie très intéressante pour que son cercueil soit aussi beau. Le moment le plus difficile arrive, ils extirpent le cocon qui enferme mon futur père et le descellent. Il est plutôt beau pour un pré-incorporé… Nous l’emportons avec nous à l’hôpital, pour le faire examiner.

Sur place le médecin chef nous montre une blessure qui barre sa poitrine et, d’un ton désolé, nous dit qu’il va falloir patienter. Vue la cicatrice, elle devrait s’ouvrir d’ici peu de temps, nous décidons d’attendre. Bien nous en a pris car moins d’une heure après, la salle de réanimation bourdonnait, noire de monde. Je m’approche pour jeter un œil, en effet, là ou une heure auparavant il y avait une blessure, il y a maintenant un ouverture béante, le médecin tripote à l’intérieur, lance quelques ordres autour de lui et finalement pose la pointe de son scalpel à une extrémité de l’entaille et remonte vers l’autre. La blessure disparaît tout à coup sans laisser de trace, il s’essuie les mains et envoie une infirmière chercher quelqu’un d’autre. L’anesthésiste arrive, regarde mon père puis extirpe de sa poche une seringue, il lui plante dans le bras et aspire légèrement, puis il compte. 5, 4, 3, 2, 1, 0.

« Bienvenue parmi nous M. Avon, je dois vous dire que votre incorporation s’est bien déroulée, je vous présente votre femme, Cécile, et vos enfants, Louise et Paul ».

Nous lui sourions, il nous sourit en retour. Ainsi ce sont eux, lui et Cécile, Papa et Maman, qui m’achemineront quand mon temps sera venu, à la décorporation, à la scission. Nous le raccompagnons chez lui, son nouveau chez lui et nous l’y laissons avec Maman, ils ont beaucoup de choses à se dire. Quand à moi, je rentre chez moi.

Sur le chemin du retour je repense à ma propre incorporation, elle avait été beaucoup plus douloureuse, j’avais été découvert presque coupé en deux, et j’étais redevenu conscient avant que l’on me réassemble. Quelle douleur… Il avait fallut, je me souviens, m’amener en bas d’un immeuble de seconde zone, et poser sur mon estomac douloureux un bloc de béton armé… Puis, comme si de rien n’était, les ouvriers l’avaient fait remonter par la pensée jusqu’au toit de l’immeuble. Quand j’avais regardé mon ventre, j’avais été soulagé, il était comme neuf.

Je suis arrivé devant chez moi, il y a de la lumière, Anne à du passer prendre le petit à l’oblitarium et il doit sûrement s’abrutir devant cet écran, quelle idée ai-je eu de l’acheter ?

« Bonjour Papa ! me dit il en me sautant au cou
- Alors qu’as-tu oublié aujourd’hui mon chaton ? lui répondis-je, tu as bien récupéré tous tes devoirs et tu les as tous gommés ?
Oui Papa ! Promis ! Et aujourd’hui, j’ai oublié le passé simple !
- Je suis fier de toi Marc »

Je lui souris, il est de plus en plus petit, il sait de moins en moins de choses, il tend de plus en plus vers l’innocence, plus que quelques années et il sera décorporé, Anne et moi attendons ce moment avec impatience, nous nous entraînons même à l’étape finale de la décorporation, je ne me l’avoue qu’en rougissant, mais il faut bien s’y préparer quand même !

Je me souviens de la décorporation de mon petit fils, Marc avait accompagné sa femme, Claire, à l’hôpital, le petit était de plus en plus frêle, ils avaient été bien accueillis. Une infirmière les avait accompagnés dans une chambre a l’écart, puis toute la famille était venue déposer des fleurs pour le départ du petit, lui qui avait fait tant de grandes choses, lui qui avait été en son temps Gouverneur des Trois Royaumes, longtemps avant la séparation en états, cela s’était passé avant mon incorporation, je n’en sais que très peu dessus.

Deux jours plus tard, la sage-femme était venue chercher Claire et le petit, puis les avait accompagnés au bloc opératoire. Un chirurgien les attendait, il avait regardé Claire avec un regard empli de compassion, quelle cruauté de perdre celui qu’on a vu tout oublier devant nous, celui dont on s’est occupé alors qu’il allait oublier. Claire avait pris l’enfant dans ses bras, l’avait embrassé une dernière fois, Marc pleurait. Le chirurgien attrapa un placenta et l’approcha du vagin de la mère, il l’introduisit doucement, puis il fusionna le cordon ombilical de l’enfant et inséra avec la plus grande délicatesse dans le ventre de Claire qui hurlait de douleur. Elle eut quelques spasmes et ce fut fini, la fusion Mère-Enfant avait fonctionnée, plus que neufs mois de décorporation à tenir. Marc m’avait raconté le processus final de décorporation, il s’était introduit dans Claire, puis avait inspiré dans un plaisir immense une partie de l’enfant.

Les légendes racontent qu’ainsi notre humanité atteindra un jour l’unité complète, lorsque nous serons tous décorporés et qu’il ne restera qu’un seul homme et qu’une seule femme, qu’eux vivront pour toujours, n’auront pas à subir de décorporation, car ce seront les derniers hommes. Certains disent même qu’alors Dieu leur ouvrira le jardin d’Eden ou ils vivront jusqu’à ce qu’ils fusionnent avec Lui. Je n’ai jamais cru à ces inepties, comment peut on croire qu’il existe un Dieu, alors même que nous souffrons tous ? Nous nous incorporons dans la douleur, et nous disparaissons, coupés en deux, répartis entre deux êtres, après avoir oublié toutes les connaissances que nous avions eu, quelle déchéance. Je maudis ce monde… Ah, si les choses pouvaient se dérouler autrement…